Histoire :~¤ Princesse Andrielle de Rubis ¤~
Il y a 3500 ans de cela.
Il y avait de quoi se réjouire. C'était le jour de son mariage, et elle quitterait enfin son pays natal qui était tellement ennuyant. En effet, Andrielle de Rubis, deuxième fille du roi Michaël et de la reine Esthelle, allait se marier au prince d'Opale... Et avoir comme cadeau un simple voyage, qui était grandement suffisant pour la jeune femme.
Si elle n'était pas la plus vieille, elle n'était certainement pas une enfant pour autant. Âgée de vingt-quatre ans, elle avait du attendre bien plus longtemps que ses autres soeurs avant qu'un prince veuille bien d'elle. Avec ses cheveux lavande, elle attirait trop l'attention. Mais le prince d'Opale lui avait trouvé un charme particulier, qui rappelait selon ses paroles la gemme symbolique de son pays. Andrielle ne se plaindrait pas du changement, ni des compliments. Elle était simple, préférant apprécier les petites choses de la vie et oublier les problèmes qui survenaient inévitablement.
Il était difficile de trouver des princesses obéissantes, ces derniers siècles. Elles étaient toutes rebelles, fuyaient leurs tâches pour aller trouver l'amour chez un quelconque paysan ou devenir la prochaine guerrière légendaire. Andrielle trouvait ridicule d'abandonner une vie certes ennuyeuse mais pour le moins confortable et qui était nécéssaire à l'organisation d'un royaume pour nager dans l'incertitude que ces assoiffées de liberté appelaient l'aventure. Quelle ironie que la majorité d'entre elles finissent tuées par un quelconque voleur parce qu'elles surestimaient leurs capacités...
La plus jeune soeur d'Andrielle, Kadrianne, était l'une de ces rebelles. Et la plus vieille des deux priait Parandar pour qu'il ne lui prenne jamais l'envie de fuir. Heureusement, Kad était une magicienne née et se passionnait pour son art seulement. L'enseignement magique coûtant extrèmement cher, elle ne pourrait abandonner sa vie royale sans devoir dire adieu à la magie.
Parlant de Kadrianne, ou était-elle? Il y avait déjà quatre heures qu'elle était supposée arriver, avec leurs parents. Le roi avait affirmé qu'elle les rejoindrait plus tard, mais après quatre heures, quelque chose devait bien aller de travers.
Kad... La pauvre n'avait aucun sens de l'orientation. Si elle était à Opale, elle ne s'y retrouverait jamais. Non seulement n'avait-elle jamais mis les pieds dans ce royaume, tout comme Andrielle elle-même, mais en plus elle parvenait à se perdre dans le château de Rubis, alors les chances qu'elle réussisse à trouver son chemin dans un endroit qui lui était complètement inconnu étaient de minimes à... aucune.
Renvoyant à ses occupations la servante qui s'affairait à coiffer ses cheveux mauves, Andrielle se mit en tête de retrouver sa cadette. Comment pourrait-elle se marier en sachant que sa soeur se trouvait peut-être au détour d'une ruelle dans la partie marchande du royaume, perdue et effrayée par la grandeur de l'endroit? Comment pourrait-elle passer outre les chances qu'il y avait pour qu'elle se soit fait attaquer...
Non! Elle ne devait pas penser une chose pareille.
Rien n'était arrivé, rien n'était arrivé... Courant jusqu'à la grande porte puis jusqu'au village le plus proche, la princesse se répétait ces paroles comme un mantra, essayant de s'en convaincre sans succès.
"...Andy?" appela une petite voix derrière elle, faisant sursauter la princesse de Rubis.
Une seule personne pouvait l'appeler ainsi. Les autres étaient tous bien trop effrayés à l'idée de lui manquer de respect.
Kadrianne? Mais non... Cette voix n'était pas celle de sa soeur. Bien trop aiguë. Sa cadette avait une voix d'alto... Andrielle se retourna, sa curiosité piquée, prête à faire face à n'importe quelle éventualité.
N'importe quelle, vraiment? Sans doute sauf celle-ci.
Devant elle se trouvait une fillette qui n'avait probablement même pas dix ans, souriant légèrement. Ses yeux verts inexpressifs, toutefois, n'avaient rien de rassurant aux yeux de l'interpellée.
"Je sais où est ta soeur," affirma l'enfant, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde de tutoyer une princesse inconnue.
Andrielle hésita, puis hocha la tête en signe d'acceptation, suivant la fillette qui était partie en direction d'une petite maison au fond du village. La seule maison qui aurait pu être abandonnée, pour tout ce qu'elle en savait, et cacher sa soeur emprisonnée...
Mais qu'est-ce qu'elle pensait-là? C'était une fillette qui l'y conduisait! Comment aurait-elle pu être si cruelle?
"Crois-tu aux anges, Andy?" demanda la rouquine en arrivant devant la porte de l'habitation, faisant sortir la princesse de ses pensées.
Celle-ci secoua la tête en souriant, trouvant cette idée-même complètement stupide.
"Tout le monde sait que les messagers des dieux sont des Immortels et des Maître-Magiciens, pas des anges!" s'exclama-t-elle, appuyant ainsi sa réponse. "Seuls les petits enfants croient aux anges, pas les princesses à qui on apprend la vérité trop tôt; D'ailleurs, mon nom est Andrielle, pas Andy."
La petite avait haussé les épaules comme si ce n'était guère d'importance avant de poser sa main gauche sur la poignée de la porte, l'entrouvrant étroitement.
"Kad t'appelle Andy, alors je t'appelle Andy, Princesse Andrielle de Rubis. Et tu ferais mieux de croire aux anges; Parfois, les petits enfants ont raison."
Se retournant, elle poussa complètement la porte. Et Andrielle oublia le sentiment d'insulte qu'elle ressentait à l'égard de la jeune inconnue. En fait, elle en oublia jusqu'à ce qu'elle était venue faire à cet endroit.
Andrielle de Rubis cria, cria jusqu'à en perdre la voix.
Et Kadrianne se contenta d'esquisser un sourire, ses ailes se déployant dans son dos.
~¤ L'Ordre du Crépuscule ¤~
Vivre ou mourir... Détruire le monde ou ses créateurs.
Andrielle de Rubis... Non, Andrielle de Rubis était morte. Ou plutôt c'était ce que tous croyaient, de même que pour sa soeur. Andrielle
Stelar était un ange. Kadrianne Stelar l'était aussi, et la cadette était devenue l'aînée dans leur vie d'éternité. Pourtant, aucune des deux n'était physiquement — ni mentalement — morte pour le devenir, comme l'affirmaient les contes pour enfants.
Andrielle ne savait plus que croire, après deux cent cinquante ans dans un paradis qui n'avait rien de céleste. Minda, la fillette rousse qui avait en fait le double de son âge
actuel, lui avait dit que le plus simple pour comprendre les anges était de se concentrer sur les contes mais de lire entre les lignes.
Parce que tout était à la fois vérité et mensonge, Andrielle Stelar avait choisi d'agir plutôt que de comprendre. Il n'y avait rien à comprendre de toute manière, seulement qu'elle avait une éternité pour changer le monde. Les anges étaient en cette manière différents des Immortels; Ils avaient le droit d'intervenir auprès des hommes dans la mesure où ceux-ci ne les reconnaissaient pas.
Ainsi, elle apprenait.
Plutôt que de rester dans les livres de leur monde d'infinité à étudier comme avait choisi de le faire Kadrianne, Andy découvrait les possibilités d'une liberté absolue, cette même liberté en laquelle elle n'avait jamais cru. Elle avait développé ces étranges facultés que lui accordait le statut d'ange et maîtrisé ses grandes ailes après à peine un demi siècle et en découvrait toujours plus...
Quelque chose, toutefois, n'allait pas dans l'esprit de la jeune ange.
À quoi servent les anges? se demandait-elle parfois, sceptique.
Elle doutait fort d'avoir obtenu ses ailes seulement pour parader, Immortelle sans en être une, dans le monde des humains pour leur inspirer une confiance qui ne servait à rien.
Dans l'ignorance, toutefois, elle ne resterait pas longtemps. Restait à savoir si elle voulait vraiment connaître la vérité, au final. Après tout, le vrai et le faux se confondaient quand le temps n'importait plus. Quel usage ferait-elle de ces connaissances, une fois qu'elle les aurait en tête?
"Andrielle!" appela fermement une voix aiguë qu'elle avait appris à reconnaître entre mille au fil des années.
L'interpelée s'envola pour rejoindre le plus grand bâtiment de Celestix, la métropole des anges, dominante dans la dimension que leur avait accordée Parandar, le Dieu des Dieux.
"J'arrive, Lady Minda," fut sa réponse lorsqu'elle ne fut plus qu'à quelques mètres de l'enfant sans âge, essouflée de son vol rapide.
S'agenouillant devant sa supérieure, Andrielle la dévisagea sans le laisser paraître, observant les traîts de Minda.
La plus vieille des deux anges, quoiqu'elle parut plus jeune, n'avait qu'à peine changé depuis leur première rencontre où elle s'était moquée de celle qui était alors une princesse. Ses cheveux roux avaient allongé; elle les portait à présent en une natte sévère. Et ses yeux de jade s'étaient encore aggrandis, lui donnant l'air encore plus mignonne que par le passé. Andrielle prit note de cette évolution qu'il lui semblait remarquer chez bien des anges, elle-même comprise. Lentement, l'imperfection humaine s'effaçait pour laisser place à une grâce qui cherchait à immiter la divinité.
"... —drielle? ... Andrielle, tu m'écoutes?"
La femme aux cheveux lavande sursauta. Perdue dans ses constatations, elle en avait cessé d'écouter sa supérieure.
"Excusez-moi, Lady Minda. Pouvez-vous répéter?"
En temps normal, elle aurait simplement lu la partie qu'elle avait raté dans l'esprit de son interlocutrice. Mais c'était Minda, et la rousse était sa supérieure hiérarchique en plus d'être celle qui lui avait accordé ses ailes. Selon la tradition angélique, elle était son mentor, donc la personne à qui elle devait le plus de respect.
"J'ai dit: Nous avons besoin de plus de soldats dans la garde angélique, et comme depuis un moment tu ne développes plus ta magie, l'entraînement à l'épée te fera le plus grand bien," répéta Minda, agacée.
Les yeux de l'enfant lui lançaient des dagues figurées. Heureusement que Minda, de toutes les anges existantes, n'avait pas eu l'horrible idée d'étudier l'art des regards meurtriers, autrement Andrielle aurait pu dire adieu à l'immortalité.
"Plus de soldats dans la garde? Serait-ce abuser de votre patience que de vous demander pourquoi, Lady?" avait demandé la plus jeune, feignant de ne pas avoir remarqué les yeux de Minda.
"Andy, Andy... La seule de Celestix à ignorer la réalité... La prophétie du Porteur de Lumière, Andrielle! Elle est sur le point de s'accomplir, dans dix ou vingt ans tout au plus! Seigneur Parandar a déjà envoyé un Immortel veiller sur l'enfant. Et malgré tout le respect que je dois au Dieu des Dieux, il est complètement suicidaire!"
La jeune fille était en pleine panique. Ne comprenant pas ce qui alarmait tant son mentor, Andrielle la prit par les épaules et la força à la regarder droit dans les yeux.
"Suicidaire? C'est un Dieu, Minda!" commença l'ange, oubliant les formalités pour la situation. Après tout, la fillette l'avait bien encore appelée Andy. "Premier fait: Les dieux ne peuvent pas mourir. Second fait: La Prophétie est faite pour rétablir l'équilibre du monde mortel. En quoi est-ce que c'est un suicide pour Parandar!"
Les yeux de Minda se voilèrent, et son air paniqué disparut aussitôt. L'ange reprenait sa constance habituelle, son habitude apparemment calme. Andrielle savait que c'était faux, mais qu'est-ce qui ne l'était pas dans ce monde complètement fou?
Lorsque la fillette répondit, sa voix n'était qu'un murmure, à peine plus fort que le souffle du vent.
"Il ne doit pas intervenir chez les mortels. Ni lui, ni les autres Dieux, ni les Immortels. En rétablissant l'Équilibre de leur monde, il affecte le notre... Les Plaines de Lumières, Celestix, Dialthos, Mithralis... Le Royaume des Dieux au complet. L'Équilibre des Mortels, ils doivent le trouver eux-même, même s'ils doivent se détruire pour cela. Les prophéties... vont tous nous tuer."
L'ancienne princesse fut secouée, et c'était bien peu dire. L'Équilibre des Mortels ou le leur, leur monde d'Éternité où l'âme des morts les côtoyaient parfois, s'ils allaient voler dans les Plaines de Lumière.
"Les Anges ne sont pas innocents, Andy..." précisa sa supérieure d'une voix hésitante. "Nous avons tué pour survivre, et nous allons encore devoir le faire. Mais il nous faut une organisation plus forte, et il nous faut des guerriers pour cela. La magie n'affecte pas tous les êtres, et la capacité de lire toute la journée durant deux siècles comme Kad et de se rappeler de tout n'est pas donnée à tout le monde."
Andrielle esquissa un sourire à la mention de sa soeur. De petite rebelle lorsqu'elle n'était encore qu'humaine, Kadrianne était devenue une véritable bête curieuse aussitôt la possibilité d'étudier toutes les facettes de la magie mentionnée. Pour l'aînée des deux soeurs, c'était le contraire. Elle avait exploré les possibilités, incapable de rester en place.
"Alors vous voulez que je devienne une des... anges de combat de l'organisation plus forte que vous cherchez à obtenir, Lady?" demanda-t-elle, cherchant à saisir exactement où la plus vieille voulait en venir.
Et exactement à ce moment, elle comprit.
"
'And so will the Day of Twilight come to restore Heaven's Equilibrium, for deaths are inevitable in order to survive'." Andrielle récitait avec quelques peines les paroles d'une ancienne prédiction, dans ce que les anges appelaient la langue des secrets, s'attirant en guise de réponse un hochement de tête de Minda.
"C'est une prophétie sans vraiment l'être... Prévisible sans être un oracle. Une annonce d'une vérité inévitable, comme celle des morts qui viendront. Andrielle, ce n'est pas seulement une organisation plus forte qu'il nous faut, c'est un Ordre prêt à toutes les éventualités, à parer les prophéties de toutes les manières mieux que jamais par le passé!"
La princesse de Rubis s'était relevée sur toute sa grandeur qui n'était pourtant pas bien imposante et cherchait à défier les mots de Minda. Un Ordre défiant les prophéties, pour la survie de tout ce qui était immortel... C'était de la folie, ça allait à l'encontre de la décision des Dieux eux-même, c'était signer leur arrêt de mort...
Et c'était du pur génie.
Andrielle se permit finalement de décrocher un sourire à son mentor. Une fois de plus, l'intelligence de la femme enfermée dans un corps de fillette mettait à l'épreuve toute logique.
"Alors c'est à cela qu'on en est rendus... Créer un Ordre qui détruira sûrement le monde mortel. On n'a pas le choix, n'est-ce pas? Pour notre survie..."
Un Ordre sombre allait bientôt apparaître. Créé par Lady Minda, secondé par celle qui serait bientôt appelée
Lady Andrielle. C'était une évolution et un retour en arrière, la fin d'un temps de lumière et le début d'une ère obscure.
Comme un coucher de soleil, songea amèrement la princesse, se trouvant pour le moins stupide de faire dans les métaphores poétiques à ce moment.
Et pourtant...
"
Twilight Order," murmura-t-elle, une idée lui venant à l'esprit.
Lady Minda la regarda étrangement. Elle comprenait la langue des secrets, mais c'était un étrange terme. Comme pour tester la consistance du nom, elle traduit d'un air songeur:
"L'Ordre du Crépuscule."
[Encore à suivre.]